Quand la fixation sur les détails prend le dessus

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14h32, je suis au travail, dans mon petit coin de paradis. C’est-à-dire; dans mon bureau, retirée de toute circulation humaine, bien au chaud, avec une seule minuscule fenêtre au mur, couverte d’un rideau 100% opaque pour être bien certaine de filtrer toute luminosité naturelle ayant la prédisposition horripilante d’atteindre mes globes oculaires. Je dois appeler la compagnie de télécommunication avec laquelle on fait affaire,  pour payer l’état de compte de l’entreprise. Je me prépare mentalement. Hop! Je prends le téléphone! Je compose le numéro. J’analyse méticuleusement les 32 options qui s’offrent à moi, d’étape en étape. Je m’assure de choisir les bonnes options afin de réduire le risque d’être potentiellement transférée de nouveau après 18 minutes d’attente, à une autre ligne où il y aura aussi 18 minutes d’attente. Ça y est, je me fais transférer à la ligne de paiement de compte. Mission accomplie. Après une attente interminable de 197 secondes, un jeune homme répond. Nous effectuons la transaction. Le temps est venu de procéder à l’étape finale de la procédure transactionnelle. Je demande au gentil jeune homme, quel est son nom dans le but prévoyant de noter au dossier les informations pertinentes en cas de: faille dans leur système de paiement, faille dans leur système informatique à grande échelle, faille dans le lobe frontal du cerveau de l’employé lors de la prise du paiement ou toute autre situation pouvant me porter préjudice ultérieurement.

Il me répond :

<<Mon nom est Phélippe.

Alors je l’épelle à voix haute pour être certaine de bien saisir la donnée:

D’accord, alors P-H-É-L…

Il me coupe la parole et dit :

Non madame, c’est Ph«é»lippe, c’est un «i» après le «h».

Sous le choc, je prends un moment pour régulariser mes pensées, ensuite je réponds :

Mais monsieur, vous venez encore de dire Ph« ÉÉÉ»lippe…vous n’avez pas dit Ph«iiii» lippe.

Moment de silence

Moi :

Allo?

Lui d’un ton aussi sec que les biscuits de ma grand-mère qui datent d’avant sa mort en 1997 :

Avez-vous noté mon nom Madame?

Moi :

Et bien j’essaie, mais je suis confuse vous voyez? Vous persistez à dire Ph«ééé»lippe…si votre nom s’écrit Ph«i»lippe, avec un «i», ne devriez-vous pas dire  Ph«i»lippe?

Moment de silence plus froid que l’azote liquide utilisée dans le domaine médical afin de conserver des cellules et tissus humains.

Le silence se poursuit…

Le pauvre semble être en profond déni. Il est vrai que ce doit être bouleversant de se rendre compte que nous sommes ignorants quant à la prononciation adéquate de notre propre nom, alors je continue :

Bon et euh… c’est un «L» ou deux «L»?

Lui :

UN «L» Madame.

Moi :

Et un «p» ou deux parce que ça aussi ça porte à confu….

Il me coupe la parole :

Deux «p» Madame!

Mission accomplie. Son nom est écrit. Je rétorque :

D’accord Ph«i»lippe, merci et bonne journée!

Lui sur un ton fielleux:

Au revoir MADAME.>>

 

Je suis complètement déconcertée. D’une part; je viens indubitablement d’être promue sur la liste d’ennemis d’un humain, et ce, sans le vouloir.  Et pire encore, j’ai pris conscience d’un illogisme insondable qui changera à jamais ma perception du prénom «Philippe». Combien de Philippe dans ce monde se présentent en débitant qu’ils s’appellent Ph«é»lippe. C’est perturbant. Comment ça se fait? Que s’est-il passé au courant de l’évolution de l’humanité pour qu’une telle situation se génère?

 

J’appelle ma génitrice et je lui explique la situation.

Elle me dit :

-…

Bah, elle ne dit rien du tout! Puis elle change de sujet. On raccroche.

 

Alors voilà comment j’ai :

encore involontairement offusqué un humain dû à mon inaptitude au rayon «compréhension des codes sociaux»;

– perturbé mes propres pensées de façon abyssale dû à ma fixation sur les détails et ce, pour des heures à venir;

 -généré en ma personne un niveau d’angoisse non-négligeant, dû à la prononciation du prénom «Philippe».

 

 Mais sans blague, pourquoi ne dit-on simplement pas Ph«i»lippe?…

Voici quelques mots pour démontrer l’aberrance:

-philanthropie

-Philémon

-Philadelphie

-Philippines

 

Je n’ai jamais entendu un humain dire :

-phélanthropie

-Phélémon

-Phéladelphie

-Phélippines

 

C’est gravement déroutant…

Philippe était le nom d’un des douze  apôtres accompagnant Jésus-Christ…

Je me demande si Jésus l’appelait Ph«é»lippe?

 

Moi autiste Asperger – Le blogTanya Izquierdo Prindle

L’ASPERGUIDE- Guide du syndrome d’asperger
***À paraître en mars 2017 aux Éditions La Semaine***

ET AUSSI…

Les confessions de Juliet Madyson-Moi, ma progéniture et leur géniteur

Un roman hilarant inspiré de ma personnalité en tant qu’autiste Asperger, vivant dans un monde neurotypique.

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10 pensées sur “Quand la fixation sur les détails prend le dessus”

  1. J’adoooooore te lire. Ce n’est peut-être pas le but, mais je ris beaucoup. Je me reconnais chez les femmes asperger. Je n’ai pourtant aucun diagnostic. Et mon fils a aussi plusieurs traits TSA. La pomme ne tombe jamais bien loin de l’arbre. (J’aime bien l’image que crée les proverbes…)

  2. Je me pose une question : comment êtes-vous en mesure de percevoir certaines de vos réactions comme étant dues à votre Asperger puisque vous n’êtes pas neurotypique ?
    Je trouve très intéressant de vous lire. 🙂

    1. Bonjour, c’est une excellente question qui fait cogiter! Alors merci. En fait, je connais le comportement neurotypique puisque je l’observe depuis ma plus tendre enfance. Je l’ai même imité telle une experte pendant longtemps. Cela dit, je suis en mesure de savoir d’où provient ma différence et en quoi mes comportements sortent de la norme. Par contre, pendant que je vis une telle situation, je n’y pense pas. C’est-à-dire que je suis moi-même et que j’agis naturellement, sans me dire  »je suis asperger ». Car pour moi, c’est normal d’agir ainsi. Dans cette situation particulière, ma fixation sur le détail en question a régnée sur tout le reste. C’est par la suite, en repensant à la situation, que je réalise à quel point mon comportement était atypique.

      Merci pour votre question!

      Tanya

  3. J’espère que tu ne t’en veux pas. Coupable de rien.
    J’aurais fait pareil.
    J’ai 200 élèves/année car je suis enseignant et Félipe s’écrit de diverses façons.
    Faut toujours demander l’orthographe pour éviter les ambiguïtés.
    Merci pour ton témoignage.

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